L’article qui suit est le premier d’une chronique au cours de laquelle l’auteur de De mémoire de Jérémien se propose de faire connaître la vingtaine de villages qui forment la grande communauté urbaine de Jérémie.

Ma perception de Jérémie, ville faite de villages, remonte aux conversations que j’ai eues avec de nombreux amis jérémiens dans le cadre de la rédaction de mon livre de souvenirs intitulé mémoire de Jérémien. J’avais alors remarqué que, dans leurs habitudes, leurs loisirs, leurs amitiés les plus solides, leurs solidarités, il y avait de telles constantes que je ne pouvais comparer qu’à des villages les quartiers d’où venaient ces amis. Cette image s’est incrustée dans mes souvenirs et c’est ainsi que ce titre m’est venu spontanément à l’esprit quand Renaud Duvivier m’a invité à écrire un article pour le lancement de la branche Grande Anse de Xaragua Magazine.

 

L’article qui suit est le premier d’une chronique au cours de laquelle l’auteur de De mémoire de Jérémien se propose de faire connaître la vingtaine de villages qui forment la grande communauté urbaine de Jérémie.

Ma perception de Jérémie, ville faite de villages, remonte aux conversations que j’ai eues avec de nombreux amis jérémiens dans le cadre de la rédaction de mon livre de souvenirs  intitulé De de mémoire de Jérémien. J’avais alors remarqué que, dans leurs habitudes, leurs loisirs, leurs amitiés les plus solides, leurs solidarités, il y avait de telles constantes que je ne pouvais comparer qu’à des villages les quartiers d’où venaient ces amis. Cette image s’est incrustée dans mes souvenirs et c’est ainsi que ce titre m’est venu spontanément à l’esprit quand Renaud Duvivier m’a invité à écrire un article pour le lancement de la branche Grande Anse de Xaragua Magazine.

Jérémie, ville de villages. Cette image est chargée de sens à mes yeux et elle présente un intérêt considérable pour toute personne désireuse de comprendre la configuration actuelle de cette ville. Son histoire remonte en réalité en 1720,  année où un pêcheur solitaire du nom de Jérémie s’installe sur un terrain qui prendra tour à tour les noms de Trou du Pêcheur, Trou Jérémie et Fontaine Mango. 

 À l’époque, la ville de Jérémie s’appelait Vieux Bourg et se situait à l’emplacement de l’actuelle paroisse Saint-Antoine, à proximité de la rivière Guinaudée. Après plusieurs catastrophes et de nombreuses hésitations, les autorités coloniales décidèrent de la déplacer, adoptèrent en 1761 un plan définitif et passèrent à l’étape de la construction.  La ville commence alors avec quelques rues, dont : la rue des Philosophes;  la rue des Philanthropes, actuelle rue Destainville Martineau, qui deviendra Nan Goudwon; Fond Augustin, actuelle rue Edmond Laforest; la rue de la Marine qui deviendra au fil du temps la rue du Commerce, puis la Grand’Rue. 

À cause du relief montagneux du site choisi, la ville est construite en amphithéâtre, comme Jacmel et Saint-Louis-du-Nord, et ses diverses parties sont reliées par des rues en pente qui prennent le nom de morne : morne Jubilé, morne Goudwon, morne Canova (du nom de Canova Balmir) morne Capiel, morne Milo (du nom de Milo Jérôme), ce qui donnera la basse-ville et la haute-ville. Échelonnée sur le bord de mer, la basse-ville abritera, grosso modo, les gens d’affaires qui auront leur commerce au rez-de-chaussée de leurs maisons et logeront à l’étage. De son côté, la haute-ville, très boisée, abritera les fonctionnaires, les membres des professions libérales, les artisans, les petits commerçants et une grande diversité de familles.

C’est entre ces deux composantes de la ville que sera répartie la vingtaine de villages qui forment actuellement le Grand Jérémie, à savoir : dans la basse-ville, le secteur Grand’Rue, Nan Pousiè, Fond Berquier,  Nan Goudwon, Fontaine Mango, Fond Augustin.; dans la haute-ville, le  Carré-La-Place, qui conduit vers l’ouest à Jubilé, Bordes, Nan Bouwèt, Rochasse, Calas, La Providence; vers le sud à La Source, Boisrond Tonnerre, Capagnol, Genève, Nan Cité, Nan Lendi, Makandal, Nan Kòt Fè, Makandal, Ri Ti Chèz, La Pointe. 

Par ailleurs, les quartiers de Sainte-Hélène, Caracoli, Sou Platon sont plus difficiles à placer, car ils sont, par leur altitude, plus assimilables à la haute-ville, mais plus proches de la basse-ville par leur position géographique. Ce sont aussi des quartiers d’origine très récente, et nous les analyserons séparément.

Les critères retenus pour l’analyse

Si le premier critère retenu pour la classification des quartiers est en général la délimitation géographique et administrative, ceux-là que nous retenons ici pour considérer les quartiers  comme des villages, ce sont plutôt leurs particularités propres, leur vocation sociale et économique, leur peuplement, les mœurs, les habitudes, les sentiments d’appartenance des individus.

Un premier village retenu, Jubilé 

La tentation de commencer à illustrer mon propos avec Nan Goudwon était grande, car c’est le quartier que je connais le mieux pour y avoir grandi, pour l’avoir étudié en profondeur et aussi pour avoir  abondamment écrit là-dessus. À la réflexion, j’ai toutefois préféré choisir Jubilé et céder la parole tout de suite au professeur Michel Ricquet Dorimain qui a consacré à ce sujet un chapitre complet de son autobiographie Éloge d’une vie, paru en 2018 au Canada.

  Avant de nous faire  visiter chaque maison  et de nous présenter  chaque personnage représentatif de son village, l’auteur délimite le territoire qu’il nous propose d’explorer avec lui :

JUBILÉ! C’est un territoire relativement vaste et des embranchements comportant Nan Coton, La Providence, Madan Kodo, Capiel, Mòn Jibile. Une réalité diverse d’une ville de province haïtienne rythmée par un quotidien prévisible que gèrent des familles d’un niveau économique pluriel : pauvre, précaire, moyen.

Il ajoute plus loin :

JUBILÉ  […] en sortant de partout de la basse ville, c’est la route vers le seul prétendu centre hospitalier départemental. C’est le chemin vers le territoire de l’École Notre Dame de Lourdes des Sœurs de la Sagesse. C’est la voie des sœurs grises de Saint-Hyacinthe. C’est le chemin vers ce qui est la bibliothèque publique Sténio Vincent et des services de l’Alliance française […]  C’est la seule rue très droite de la ville […]

Pour illustrer l’esprit de partage qui anime chaque citoyen de son village, Dorimain écrit :

À JUBILÉ, on avait cette magnifique habitude que les plus grands des mieux et des plus instruits transmettent leur science aux plus petits qu’eux. Cela se faisait entre les garçons. Moi j’avais des tuteurs en français, en physique, en espagnol. J’étais moi-même tuteur de français, de sciences sociales et de connaissances générales […]

Tu joues, ton tuteur t’appelle. Ta leçon terminée, tu appelles tes élèves un à un pour sa session de leçon. La culture prenait ainsi sa valeur communautaire.

Dans le domaine de l’engagement communautaire, l’auteur nous apprend qu’à un moment donné les jeunes du quartier ont créé une association communautaire qui s’est donné pour mission de nettoyer les rues environnantes après les fortes averses et de restaurer le calvaire du cimetière.  À propos des loisirs, il mentionne que Jubilé avait aussi son groupe musical, MINI MINI, qui participait joyeusement à l’animation du carnaval. 

De mon temps, Jubilé était l’un des meilleurs pourvoyeurs de cerfs-volants de la ville. Jean Boyer et Bertrand Bourdeau (Ti Bètran) étaient des artistes d’un calibre exceptionnel. Je confesse ma déception de voir que les jeux électroniques et la modernité ont tué non seulement le cerf-volant, mais des passe-temps comme la toupie, la chasse au fistibal, les osselets qui, au lieu de devenir des jeux unisexes, ont carrément disparu.

Une anecdote intéressante. L’auteur raconte qu’une bagarre éclate une année pendant le carnaval et que des jeunes du quartier en viennent presque aux mains avec un groupe venu d’ailleurs. Au moment où les choses approchent du point de non-retour, Joseph Bontemps père, un notable de Jubilé qui porte allègrement ses 90 ans et plus, se place entre les deux groupes, lève sa canne et les somme de se disperser. Après quelques minutes de suspense, les deux groupes se soumettent « par crainte, par respect, par obéissance ». 

L’échantillon Jubilé est certainement représentatif de la mosaïque que constitue Jérémie avec ses nombreux villages très différents les uns des autres, mais complémentaires et capables de maintenir la communauté en éveil, même au cœur des pires catastrophes de son histoire.